Que sont devenus « Nos jours heureux » ?

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Gauche, droite, tout le monde s’en réclame, mais qui y est vraiment fidèle ? Gilles Perret rend hommage au projet social élaboré en 1944 par le Conseil national de la Résistance. Des « Jours heureux » qui ont mal résisté au temps…

Au box-office des brouillages historiques, des citations tronquées, des génuflexions contre nature, le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) tient la corde. Rares sont en effet les politiques – de Sarkozy à Hollande – à n’avoir pas tenté, ces dernières années, une captation d’héritage.

Sorti en salles en novembre dernier, « Les Jours Heureux« , de gilles Perret, fait œuvre utile en arrachant l’évocation du programme à la célébration compassée, en convoquant la puissance émancipatrice et révolutionnaire qui présida à sa rédaction. Car au cœur de la nuit noire de l’occupation nazie, il fallut à seize hommes un satané courage pour imaginer la France d’après la guerre.  Représentants des maquis, des syndicats (CGT, CFTC), mais aussi des partis politiques qui ne se sont pas vautré dans la collaboration, ils comprennent que le CNR ne peut se cantonner à la lutte armée mais jeter les bases d’un Etat social plus juste, anticiper les digues contre les crises financières et le retour du fascisme. Huit mois d’âpres négociations plus tard, en mars 1944, « Les Jours Heureux » – l’intitulé de leur texte – voit le jour. Un programme qui servira de cadre au pays à la Libération, instaurant :

  • la sécurité sociale,
  • les retraites,
  • la nationalisation des sources d’énergies,
  • des compagnies d’assurances et des grandes banques,
  • les comités d’entreprise,
  • la liberté de la presse…

« Je trouvais injuste que ces hommes, à qui l’on doit bien des aspects de notre vie quotidienne, soient demeurés dans l’ombre, que leur programme soit connu« , constate Gilles Perret. « L’histoire de la résistance nous a toujours été raconté à travers des faits d’armes. Et la pensée politique qui la nourrissait, évacuée. » Pourtant, en 1944, songer à réformer en « assurant la subordinations des intérêts particuliers à l’intérêt général, en évinçant les grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie« ,  ce n’est pas rien ! Et le réalisateur a sa petite idée sur les motifs de l’occultation de ce plan mémoriel. « Au sortir de la guerre, les gaullistes mettent la main sur l’histoire de la résistance. Une seule tête doit dépasser : celle du Général. Et puis il n’est pas de bon ton de rappeler que ces avancées sociales sont dues à la gauche. En suite dans les années 1980 et la montée du néolibéralisme, les socialistes arrivés au pouvoir sont gênés aux entournures. Eux aussi participent au détricotage du programme du CNR, avec les privatisations, la mise en concurrence des services publics… Personne n’a donc intérêt à se souvenir. »

Mais au-delà de la mise au jour de cette séquence enfouie, ce qui intéresse le réalisateur, c’est que cette période dit de notre actualité, comment se construit un rapport de forme susceptible de rompre avec le consensus dominant d’adhésion aux politiques néolibérales. « Raymons Aubrac et Stéphane Hessel [décédé depuis NDLR] tenait à ce que le film existe. Tout ce pour quoi ils avaient combattu leur semblaient attaqué. Aubrac se souvenait qu’en 1941 famille, institutions, médias distillaient tous le même discours de résignation. Et que se dégager de ce rouleau compresseur idéologique n’avait pas été une mince affaire. Y compris à la Libération, les choses ne se sont pas déroulées dans la joie et la bonne humeur. Nationaliser, créer la sécu… cela n’avait pas plu à tout le monde. Mais le CNR avait décidé de se fâcher, d’aller contre-courant. Aujourd’hui, les politiques se baignent dans la culture du consensus mou« . S’abritant derrière la mondialisation, l’Europe, les agences de notation qui guettent… le pouvoir dit ne rien pouvoir.

Perret confronte les thuriféraires du programme du CNR, qui le citent à tout-va, aux mesures prises durant leurs mandatures ou à leur propositions de campagne. L’effet est ravageur, tant leurs propos disent l’acceptation de la donne, ou le fatalisme. Perret, lui, en appelle à une actualisation de l’utopie des Jours heureux. « Jusqu’à leur mort, les gars du CNR ont combattu pour un monde meilleur. Hollande devrait essayer quelque chose contre la finance. Il faut bien que quelqu’un commence, les pays qui souffrent des mêmes maux suivront. Sinon cela va mal finir« .

Marie Cailleret (article paru dans télérama le 26/02/2014).

le site « Les Jours Heureux« .

 

 

 

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